A propos de... Nana
Le renversement du male gaze
On parle de “male gaze” comme d’un regard enfermant : la femme, coincée dans les yeux de l’homme qui la regarde, n’est plus sujet, elle n’est qu’objet, objet de désir. On ne voit rien d’autre que ses courbes, ce qu’elle dégage, son pouvoir d’affolement.
Le paradoxe de ce regard est qu’il dénigre, ne laissant à la femme comme preuve de son existence que sa chair, tout en célébrant la toute puissance de cette même chair qui rendrait, pourtant, impuissant.

Portrait de Emile Zola, auteur de Nana et des Rougon-Macquart
Celle qui fait plier les hommes sous le poids de leur propre désir
Nana, l’héroïne de Zola, fait ce qu’elle veut. Elle fait ce qu’elle veut parce qu’elle est désirée, ardemment, follement, par les hommes les plus riches et les plus importants de son époque. Elle n’est pas spécialement intelligente, ni particulièrement maline mais elle est outrageusement sensuelle. On adore tout flamber pour Nana et la souffrance vaut le coup pour peu que ce soit pour elle que l’on souffre.
Nana est née dans la misère. Ses parents sont alcooliques. Trop jeune, elle est devenue mère. Et, quand elle tombe amoureuse, son amant la bat et la prostitue. La société ne lui a rien donné mais la nature l’a faite splendide. Les hommes décident de ne voir que ça : tant pis, elle en profitera. Les hommes veulent se jeter à ses pieds, tout lui offrir : grand bien leur fasse.
Le paradoxe de la femme fatale
Est-ce digne ? Est-ce indigne ? En vivant de la sorte, Nana accepte-t-elle d’être objet ? La complexité de sa position illustre à elle seule les paradoxes même du concept de « femme fatale ». Ce terme qui, rappelons le, situe la femme par-rapport à l’homme, puisque c’est à lui qu’elle est fatale.
Nana, objet du regard des hommes qui se battent pour elle, devient-elle par cette toute-puissance sur eux le sujet ultime ? En renversant leurs regards objectivants, ne les fait-elle pas s’effondrer sous leurs propres poids, ne laissant d’eux que des carcasses ?

A gauche, couverture de Nana paru chez Arco Editions - à droite l'édition originale parue en 1880
Le renversement du regard masculin
Quand Zola écrit de ce roman qu’il raconte « une meute derrière une chienne, qui n'est pas en chaleur et qui se moque des chiens qui la suivent », il nous dit peut-être, 150 ans avant l’avènement du terme, que le male gaze — et le désir animal dont il tire sa source — ne célèbre pas la Femme.
Il dit qu’au contraire, il est ridicule.
On vous partage quelques citations :
“Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs.”
“Elle céda, non par toquade, plutôt pour se prouver qu’elle était libre.”
“Alors, Muffat, la tête en feu, voulut rentrer à pied. Tout combat avait cessé en lui. Un flot de vie nouvelle noyait ses idées et ses croyances de quarante années. Pendant qu’il longeait les boulevards, le roulement des dernières voitures l’assourdissait du nom de Nana, les becs de gaz faisaient danser devant ses yeux des nudités, les bras souples, les épaules blanches de Nana ; et il sentait qu’elle le possédait, il aurait tout renié, tout vendu, pour l’avoir une heure, le soir même. C’était sa jeunesse qui s’éveillait enfin, une puberté goulue d’adolescent, brûlant tout à coup dans sa froideur de catholique et dans sa dignité d’homme mûr.”
(Re)découvrez le roman classique Nana de Emile Zola dans notre collection "FEMME FATALE" avec La Vagabonde de Colette et Les Liaisons dangereuses de Laclos.
Bonne lecture et longue vie aux classiques !
