Se faire petit et devenir grand — Aristide Saccard
Quand Zola décrit la méthode d’un homme sans talent pour se faire une place
En 1871, Emile Zola publie La Curée, deuxième volume des Rougon-Macquart. On y suit Aristide Saccard dont le but est clair : faire fortune. On se demande d’abord comment un homme aussi médiocre va réussir. A son arrivée à Paris, son frère l’aide à accéder à un petit poste à l’Hôtel de Ville. Il y trouve une denrée inestimable.
L’information.
Ainsi, il a tous les moyens nécessaires pour choisir la corruption comme noyau de sa richesse. Car pour être corrompu, il faut être informé. Dans un Paris en reconstruction sous l’égide du baron Haussmann, il est bon de savoir ce qui sera racheté par la ville, avant d’être détruit et reconstruit. Ces tuyaux, Aristide pourra les dénicher sur son lieu de travail.
L’opportunité de s’enrichir lui paraît alors évidente. Mais comment s’y prendre pour se faire une place dans ce milieu où il n’est rien ?
Se rendre indispensable.

L'Hôtel de ville de Paris sous le Second Empire, où travaille Aristide Saccard
Zola nous décrit sa méthode …
“Jamais il ne commit la faute d’écouter aux serrures. Mais il avait une façon carrée d’ouvrir les portes, de traverser les pièces, un papier à la main, l’air absorbé, d’un pas si lent et si régulier, qu’il ne perdait pas un mot des conversations. Ce fut une tactique de génie.
On finit par ne plus s’interrompre, au passage de cet employé actif, qui glissait dans l’ombre des bureaux et qui paraissait si préoccupé de sa besogne. Il eut encore une autre méthode. Il était d’une obligeance extrême. Il offrait à ses camarades de les aider. Dès qu’ils se mettaient en retard dans leur travail, il étudiait alors les registres, les documents qui lui passaient sous les yeux, avec une tendresse recueillie. Mais un de ses péchés mignons fut de lier amitié avec les garçons de bureau.
Pendant des heures, il les faisait causer, entre deux portes, avec de petits rires étouffés, leur contant des histoires. Provoquant leurs confidences.”
En un paragraphe éclatant, Zola résume à merveille les procédés de cet homme : simples, ils n’en demeurent pas moins efficaces. L’ambition n’est pas, cette fois, affichée par Saccard, au contraire, elle est soigneusement dissimulée derrière un masque d’hypocrisie.
L’homme se comporte comme un gentil collègue, or il est tout, sauf gentil.
L’homme se comporte comme s’il ne voulait rien, or il veut tout.
